Au cours de ma carrière, je me suis souvent demandée, comment ça se fait que lorsque des élèves prennent conscience d’habitudes qui ont mené à des douleurs ou des postures inefficaces dans la vie quotidienne, ces acquisitions ne se transforment pas toujours en changement d’habitudes durables dans la vie quotidienne.

Pourquoi ne pas changer nos habitudes si elles nous desservent?

J’ai eu la chance d’écouter dernièrement, une conférence de Larry Golfarb, Phd, éducateur somatique de la méthode Feldenkrais à propos des habitudes et du vieillissement. La bonne nouvelle selon Goldfarb, c’est que les habitudes sont la preuve d’un apprentissage réussi : on apprend, on oublie qu’on a appris, et on oublie qu’on a oublié. Il s’agit de la compétence inconsciente : être capable de faire sans penser à ce qu’on fait. Quand on apprend quelque chose de nouveau, c’est le pilote automatique qui prend le relai.

Le piège des habitudes

Pourtant il est intéressant d’observer comment les habitudes peuvent nous desservir.

Par exemple : Sophie se blesse le pied droit. Pour continuer à fonctionner, elle va déporter son poids sur le pied gauche pour protéger son pied droit et lui laisser le temps de guérir. A bout de quelques semaines, le pied droit est guéri, pourtant elle continue à déporter son poids sur son pied gauche. Et au bout de quelques semaines, voire quelques moi ou même quelques années, elle se plaint de douleurs à la hanche gauche et au dos.

Que s’est-il passé?

Sophie a appris à déplacer son poids gauche pour protéger son pied droit. Cet apprentissage a été un succès car elle a acquis une nouvelle habitude. Elle a oublié qu’elle s’est blessée. Elle a oublié qu’elle a dû déplacer son poids vers la gauche; le mouvement de protection est devenu inconscient. Pour elle, il est naturel de de marcher avec plus de poids sur le pied gauche. Et même si le pied droit est guéri, la nouvelle habitude est devenue inconsciente; elle est sur le pilote automatique. Sophie continue à bouger de façon déviée sans s’en rendre compte.  Cette déviation inconsciente des points d’appuis risque de créer de la douleur à plus ou moins long terme.

Nous voyions donc ici, comment une habitude peut se refermer comme un piège autour de Sophie. L’habitude est nécessaire, car nous avons besoin du pilote automatique pour continuer à avancer dans la vie. Selon Goldfarb, nous sommes pris dans nos apprentissages réussis.

Plus nous avançons en âge, plus le risque d’être pris au piège est élevé.

Habitudes et vieillissement.

Le Centre de Recherche sur le Stress Humain sous la direction du Dr Sonia Lupien a regroupé les agents stresseurs sous l’anagramme C.I.N.E. :

C: La perte de  contrôle
I : L’imprévisibilité
N: La nouveauté
E : L’estime de soi, les atteintes à l’égo.

Il suffit d’être soumis à un seul de ces quatre agents stresseurs pour produire des hormones de stress.

Plus nous vieillissons, plus nous sommes attachés à des rituels. Tout changement prévu et surtout imprévu, toute nouvelle situation peuvent devenir un agent stresseur, augmenter la peur de perdre le contrôle de sa vie et diminuer la confiance et l’estime de soi. Bien sûr cela peut varier selon l’histoire de vie de chacun.

Alors comment faire quand la vie est mouvement et changement? Certes, les habitudes contribuent au sentiment de sécurité. Toutefois bouger selon les mêmes rituels risque de nous enfermer dans un piège. À force de refaire les mêmes mouvements, jours après jour, année après année, ces gestes répétitifs vont causer de l’usure avec parfois des pertes fonctionnelles et un rétrécissement de nos habiletés motrices.

Un autre exemple : vous avez l’habitude de prendre votre pot de confiture rangé dans l’armoire de gauche. Un jour vous décidez de refaire votre cuisine. Toute l’organisation des rangements a changé. Que va-t-il se passer quand vous allez vouloir prendre à nouveau votre pot de confiture? Vous allez vous diriger spontanément vers l’ancien espace de rangement, même si celui-ci n’existe plus. Pourquoi? Parce que votre corps avait ses habitudes, votre cerveau fonctionnait sur le pilote automatique (ce qui est normal, rappelons-le). La façon dont vous étiez habitués à vous situer dans l’espace, et la réponse sensori-motrice nécessaire pour répondre à votre désir de prendre le pot de confiture. Il va falloir plusieurs semaines pour changer l’habitude. D’abord vous allez devenir conscient de vos gestes. Puis vous allez apprendre un autre rituel. Ensuite vous allez oublier que vous avez appris et vous serez à nouveau sur un autre pilote automatique pour prendre votre pot de confiture. Cela deviendra une nouvelle habitude.

J’aime observer avec curiosité ce qui se passe dans mes cours. La plupart de mes élèves s’installent sur leur tapis placé au même endroit dans la salle. Cela contribue dès le début du cours à la sensation de confort. C’est pour cela que je les invite à changer de place si possible.

Si vous êtes en couple, vous avez l’habitude de dormir d’un côté du lit et changer vous paraitrait bizarre et inconfortable. Il est recommandé de changer de côté de temps en temps. Surtout Pas facile!

Sortir de la spirale des habitudes

bonhomme content avec soleil . Piège des habitudes.Il ne s’agit pas de changer pour changer. Rappelons que pour certains, le changement peut être vécu comme un agent stresseur important. Nous sommes inégaux devant la nécessité de sortir de notre zone de confort. Il s’agit plutôt de diversifier nos mouvements et d’inviter à faire différemment que l’on fait déjà. Sortir de la spirale des habitudes, n’est pas se forcer de sortir de sa zone de confort.

Au contraire, c’est devenir conscient de nos habitudes, de les observer avec compassion : celles qui nous desservent, celles qui sont la cause de nos limitations et qui nous font rétrécir.

Prendre conscience de notre répertoire de mouvements puis en explorer des nouveaux chemins pour effectuer les tâches de la vie quotidienne va nous donner plus de fluidité et de liberté dans nos mouvements diminuer les risques d’inflammations dues aux gestes répétitifs.

Mon enseignement s’appuie sur les avancées fulgurantes sur l’évolution des connaissances en neurosciences et la plasticité du cerveau.

En effet nous avons maintenant que notre cerveau est plastique, c’est à dire capable de réorganiser ses connections neuronales en fonction de nos expériences. Et plus nous diversifions nos expériences, plus notre cerveau est actif et plus il contribue à prévenir le rétrécissement de notre fonctionnalité et de nos facultés.

Donc oui, les habitudes sont le signe d’un apprentissage bien intégré mais oui aussi notre vitalité repose sur des variations de mouvements qui vont stimuler la plasticité de notre cerveau.

Dans les cours de groupe ou les sessions individuelles, il s’agit d’abord de prendre conscience de soi et ensuite d’explorer des mouvements inhabituels à l’aide de variations de mouvements afin augmenter la richesse de son répertoire de mouvements

Modifier ses habitudes qui ont mené aux limitations et aux douleurs en apprenant à faire différemment devient une opportunité pour de nouvelles habitudes transférables dans la vie quotidienne.

La pédagogie ludique, permet d’apprendre avec plaisir et d’intégrer sans craindre de faire des erreurs. Les objets (ballons, tissus, baguettes…) sont des médiateurs, facilitateurs de l’apprentissage vers une plus grande liberté.

Conclusion 

À travers ces quelques exemples, j’ai voulu montrer à quel point nous sommes des êtres d’habitude. Le pilote automatique est le résultat d’un apprentissage réussi mais les habitudes peuvent mener à de l’usure.

Les habitudes sont nécessaires à l’écologie de la personne, soit sa façon de vivre en équilibre avec elle-même en harmonie avec son environnement. Toutefois pour déjouer le piège des habitudes, et préserver sa vitalité, il est primordial de stimuler la plasticité de notre cerveau en variant souvent nos mouvements et en maintenant une vie personnelle et sociale diversifiée. Faire autrement exige une décision et un effort et nécessite parfois de sortir de sa zone de confort de façon somatique, c’est-à-dire avec conscience et douceur un pas à la fois.